Motocyclettes Austral
...et aussi les tricars, les bicyclettes, la Nautilette...

René Savard - Mythe et Réalité

 

René Savard sur son hydrocycle
 
Depuis 2014, un public plus large a commencé à s'intéresser aux hydrocycles et aux exploits que René Savard a réalisés au guidon de sa Nautilette Austral il y a presque 90 ans. Le mérite d'avoir ressuscité cet intérêt  revient surtout au Musée de la Batellerie de Conflans-Sainte-Honorine et à un groupe des passionnés qui ont restauré la Nautilette Austral donnée au musée par une famille canadienne. À l'occasion de l'arrivée de la Nautilette, le Musée de la Batellerie a consacré aux hydrocycles une monographie de la plume de François Casalis (Ces merveilleux fous naviguant sur leurs drôles de machines. Les Cahiers du Musée de la Batellerie Nº 71, 2014). En outre, M. Casalis a repris ce sujet, conjointement avec Gwendal Jaffry, dans un article apparu dans la revue Chasse-Marée (Nº 268, mai 2015). Dans lesdites publications, on raconte une version des exploits de Savard qui correspond exactement à celle que le "champion du monde" lui-même en a fait circuler, soit dans des interviews, soit lors de ses causeries dans les salles de cinéma, où il faisait projeter son film propagandiste. Face à cette souveraine inobservation de toute critique historique, il paraît  indispensable de confronter la version propagée par Savard à d'autres sources indépendantes. C'est ce que nous allons faire dans ce chapitre.
 
Portrait de René SavardÉtant donné que Savard est, bien qu'indirectement, notre source principale, il est essentiel de s'interroger sur la crédibilité de ce personnage haut en couleurs. Il ne s'agit point ici, soulignons-le, d'abaisser la personne de René Savard, dont les mérites pour l'hydrocyclisme sont incontestables. Mais il s'agit bien d'en délimiter l'ampleur et de rendre à d'autres sportifs, souvent injustement oubliés, ce qui leur appartient. Mais le plus important de tout, c'est de ne pas tromper le lecteur et d'éviter, dans la mesure du possible, de propager des erreurs. Cette tâche n'est pas facile, parce que les voix critiques étaient rares à l'époque. En général, Savard est le chouchou de la presse sportive. On est entre amis, surtout avec les journalistes de L'Ouest-Éclair ("notre ami René Savard", ibid. 24/9/1932). Enfin, on n'aime pas de questions critiques, on est plutôt avide d'écouter de la bouche du champion ses projets pour l'année prochaine, et Savard répond à ces attentes en annonçant des plans de plus en plus ambitieux, comme une traversée de la Méditerranée sur tandem de Nice à la Corse avec l'ex-haltérophile André Rolet ou la pêche de la morue à Terre-neuve avec un hydrocycle. Peu importe qu'il ne réalisera jamais ses plans, parce que Savard est devenu un "celebrity" dont la simple présence dans une ville fait des titres: "M. René Savard, l'inventeur et constructeur de l'hydrocycle est à Verdun depuis mardi dernier. Il s'agit du héros de la traversée de la Manche sur hydrocycle. Sa présence est due à son métier de représentant de commerce …" (Bulletin meusien 17/2/1934).
Inventeur et constructeur de l'hydrocycle! La source de telles informations, naturellement, est Savard lui-même. Le nom de Cycles Austral, par contre, n'est que rarement mentionné, surtout non par Savard. C'est la marque elle-même qui lançait des articles de presse soulignant le fait que les traversées de la Manche de Savard, Roger Vincent et  Aimée Pfanner ont été réalisées sur des Nautilettes Austral.
 
 
Décrit comme "brun, distingué et sympathique au possible" (L'Ouest-Éclair 3/10/1932), Savard accusait cependant une facette moins agréable, qui lui vaudra les rires de la rédaction du prestigieux quotidien Paris-Soir: ayant reçu un "petit mot" accompagné d'une carte de visite de la part du recordman (ci-dessus, à gauche), Paris-Soir publia un article intitulé Cartes de Visite, dans lequel l'auteur, Roland-Leinad, d'un ton moqueur et sarcastique, pointe du doigt le manque de modestie du sportif et sa fâcheuse tendance de se parer de records qu'il en réalité ne possède pas. Ajoutons à cette carte de visite le texte que Savard aimait imprimer sur les cartes postales qu'il distribuait (ci-dessus, à droite) et imaginons ce que Roland-Leinad aurait fait de cela! 1er vainqueur! Fichtre, mais, combien de concurrents avait-il? Toutes catégories! Hum, est-ce qu'il a aussi gagné dans la catégorie femme? ....
En tout cas, cette soif de gloire qui reconnaît le journaliste de Paris-Soir était toujours présent dans les déclarations que Savard faisait à la presse et dans ses actions.
 
Afin que le lecteur ne se perde pas dans le dédale des informations concernant les différentes traversées de la Manche, les raids, les courses, les fêtes nautiques, etc., on présente les faits pertinents classés par thème en respectant dans la mesure du possible l'ordre chronologique. De plus, il y a un synopsis chronologique au bout de ce chapitre.
 
 
La première traversée de la Manche (1927)
 
Savard sur l'hydrocycle et deux voiliers, traversée de la Manche novembre 1927
(Provenance: delcampe. Un autre exemplaire: Patrick Hargous)

Le 17 novembre 1927, René Savard réussit sa première tentative de traverser la Manche en hydrocycle. En haute mer, il déclenche deux couronnes en hommage aux aviateurs Charles Nungesser et François Coli qui, quelques mois auparavant, avaient tragiquement perdu la vie lors d'une tentative de traverser l'Atlantique sans escale. C'est un geste bien calculé, qui devait élever le présumé pionnier de l'hydrocycle au même rang que les pionniers de l'aviation ("le Lindbergh de l'hydrocycle", Paris-Soir 25/9/1930). En réalité, Savard n'est pas le premier à traverser la Manche en hydrocycle car l'Anglais Harold Ashton Rigby avait déjà réalisé deux fois cet exploit, en 1920 et 1921. Mais il bat le temps de celui-ci (ayant un hydrocycle beaucoup plus évolué que la vélo sur flotteurs de l'Anglais) et devient légitimement recordman en 6h 6min (ou 6h 15 min selon d'autres sources). Comme Rigby, Savard est convoyé par un bateau avec une équipe de tournage à bord, qui réalise le documentaire qu'il fera projeter plus tard dans des salles de cinéma. Ce fait est important pour comprendre la suite.
 
Peu après, le 21 février 1928, La Croix publie une information du plus grand intérêt pour nous:
 
"La traversée de la Manche en hydrocycle a été évoquée, samedi, à l'audience des référés, à Paris. La maison qui fournit l'appareil à René Savard avait posé comme condition que son nom y fût inscrit. Cette condition, fut-elle respectée?  La maison de cycles pour s'en assurer demandait la mise sous séquestre de l'hydrocycle. Le juge des référés a estimé que la mesure n'était pas nécessaire pour trancher ce différend et a renvoyé les parties à se pourvoir au fond". (Vers l'article original).
 
Sans aucun doute, la "maison de cycles" est Austral, dont le "sponsoring" se limitait apparemment à fournir la Nautilette à Savard. Ayant de fortes présomptions que Savard a effacé le nom de la marque, encore bien lisible sur les flotteurs lors de la présentation officielle de la Nautilette avant la traversée de la Manche, Austral appela au juge des préférés, qui, à son tour, renvoya les parties au tribunal compétent. Le juge estima que la mise en séquestre n'était pas nécessaire. Même aujourd'hui, presque 90 ans après ces événements, nous sommes dans la mesure de "trancher ce différend": comparez la photo à gauche montrant la Nautilette lors de sa présentation avec l'image à droite, issue d'une vue cinématographique de la traversée de la Manche.
 
La Nautilette Austral de la traversée de la Manche avec des écritures différentes
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Sur la Nautilette à gauche, l'inscription "Cycles Austral" saute aux yeux, tout à fait conforme au contrat entre Austral et Savard. Par contre, sur la photo à droite, qui montre le même appareil lors de la traversée de la Manche, on peut lire clairement "Calais-Douvres". Même le nom de l'artisan qui a repeint la Nautilette apparaît sur la proue: "J. Parmentier Peintures Décors". Le nom de la marque, cependant, on le cherche en vain. 
 
Il ne fait donc aucun doute que la Société Austral avait raison: René Savard a fait remplacer le nom de la marque en faveur d'une inscription "neutre", c'est-à-dire une inscription qui ne compromettrait, ni dans le documentaire susmentionné ni sur des photos de presse ni devant les journalistes, ses aspirations d'être considéré comme l'inventeur et constructeur de l'hydrocycle!
À partir de là, Savard ne sera plus sponsorisé par la marque, dont le nom n'apparaît pas non plus sur la Nautilette prêtée par lui à  Aimée Pfanner (ci-dessous).
 
Aimée Pfanner, 1929, sur la Nautilette prêtée par René Savard
 
L'opinion générale, selon laquelle Savard et Pfanner étaient les mannequins d'Austral, est donc à réviser. Savard a sans doute promu l'hydrocycle sur la publicité qu'il distribuait lui-même, mais jamais explicitement la Nautilette Austral. Tout comme Aimée Pfanner, il participera aux fêtes nautiques du 14 juillet 1930 en tant que personnage incontournable de l'hydrocyclisme, mais non, semble-t-il, comme invité de la marque. Celle-ci, cependant, ne cesse pas de souligner le fait apparemment méconnu que Savard et Pfanner ont réalisé leurs exploits sur une Nautilette Austral et annonce que Savard renouvellera bientôt la traversée de la Manche sur la même Nautilette (Paris-Soir 15/7/1930).
 
 
Le raid ParisLondres (9/8/1930 – 5/11/1930)
 
En 1929, Savard fut privé de son record de la traversée de la Manche par Roger Vincent et, en plus, battu lors d'une régate sur la Marne par Georges Gatier. Il cherche donc un moyen de récupérer son statut de champion. C'est encore l'époque de grandes croisières automobiles et des raids aériens. Dans le même esprit, Savard annonce un raid Paris-Le Havre-Calais-Douvres-Londres.
 
René Savard, Mistinguett, départ pour le raid Paris-Londres 1930
 
Le 9 août 1930, l'ex-champion vêtu néanmoins du maillot tricolore et d'une casquette d'officier de marine prend le départ à Courbevoie sur un hydrocycle lourdement chargé (ci-dessus). Le coup de départ donne Mistinguett, en présence René Savard en 1930 lors de son raid Paris-Londresdu sénateur-maire de Courbevoie, André Grisoni, d'une poignée de photographes et de nombreux curieux. N'oublions pas que Savard a commencé sa carrière dans le show-business comme plongeur dans une revue menée par Joséphine Baker. Il n'est donc pas étonnant qu'après sa première traversée de la Manche, ses grandes apparences en public seront aussi un spectacle. Cette fois-ci, il engage Mistinguett, tandis qu'au départ du raid Paris-Brest, ce sera Joséphine Baker qui donne le coup de pistolet.
Savard a baptisé sa Nautilette "Perchicot" en l'honneur de "son parrain", le champion cycliste bayonnais André Perchicot (9 août 1888- 3 mai 1950). Après la Grande Guerre, celui-ci est devenu chanteur et entrait en scène conjointement avec Mistinguett dans les années '20. (vers une affiche). Le jour du début du raid de Savard était en plus l'anniversaire de Perchicot. (Le nom sur le flotteur est plus lisible sur une rare photo du même événement, prise de l'autre côté. cliquez ici.)
Savard se rend d'abord au Havre, où il échange les flotteurs de rivière contre des flotteurs de haute mer et installe un arbre d'hélice plus long. Du Havre, il pédale en plusieurs étapes le long de la côte jusqu'au Tréport. Malgré le mauvais temps, Savard quitte Le Tréport et, par conséquent, se trouve en difficulté dans la baie de la Somme. La nuit venue, il est devant Berck. Complètement épuisé, il est sauvé par les pêcheurs M. et Mme. Kriek. Une fois récupéré, Savard se rend à Boulogne, d'où il départ le 18 septembre vers midi. À en croire le Cahier du Musée de la Batellerie, c'est un scénario apocalyptique qui se présente à lui: "… une tempête terrible s'abat sur la Manche faisant de nombreuses victimes, la presse parle de 200 parmi les pêcheurs boulonnais. René Savard est sur place et décide de sortir en mer, malgré les conditions météorologiques. Sa volonté est de faire la preuve que son hydrocycle est capable d'affronter des conditions extrêmes. Il naviguera durant six heures progressant à une moyenne de 4 km/heure pour finalement rentrer au port sans encombre." (ibd. p. 45). En réalité, Savard quitte Boulogne pour poursuivre son raid. À hauteur d'Ambleteuse, son hydrocycle chavire dans la mer agitée et Savard manquait de se noyer, sauvé de peu par des pêcheurs.
Suivons le sauvetage dramatique à l'aide du rapport original dans les "Annales du sauvetage maritime", 1/7/1930– 31/12/1930, p. 62:
 
Annales du Sauvetage 18 septembre 1930
 
Le 3 octobre, Savard est enfin à Calais. Mais là, dû au mauvais temps, il lui faut espérer un mois entier avant qu'il ne puisse tenter la traversée. Il quitte Calais le 5 novembre, cette fois sans bateau convoyeur, mais il emporte à bord un pistolet lance-fusée pour signaler sa marche et demander éventuellement des secours.
Si vous avez lu le cahier du Musée de la Batellerie, vous connaissez déjà une suite rocambolesque: arrivé sans encombre jusqu'aux côtes britanniques, Savard est abordé par une vedette des douanes anglaises qui le conduit directement en prison à Folkstone, près de Douvres. Pire encore, les autorités de la perfide Albion détruisent son hydrocycle (Cahier p. 42, d'après le tabloïd de caniveau Détective Nº 128, 9/4/1931).
 
La vérité est beaucoup plus prosaïque: à trois kilomètres de la falaise de Douvres, Savard a dû abandonner et lança des signaux de détresse. Il fut recueilli par le bateau pilote nº 2 de Douvres qui lui volait au secours.
 
le bateau pilote de Douvres
Le bateau pilote de Douvres (immatriculé à Londres), qui a sauvé René Savard, en grosse mer

Son hydrocycle complètement surchargé (il pesait 350 kg) a été pris en remorque, mais le frêle appareil s'est brisé et est parti à la dérive (Le Figaro 7/11/1930; La Croix 7/11/1930; Paris-Soir 28/11/1930). Vers les trois articles.
 
Malgré sa cessation, Savard se déclare recordman en 4 heures 37 minutes (sans bateaux convoyeur, qui a chronométré officiellement ce temps?). Mais dans le sport, celui qui abandonne, est disqualifié! On pourrait objecter que lui manquaient seulement trois kilomètres à franchir. Cependant, en raison du déferlement de la houle, ces trois kilomètres, qui ont coûté plus d'une heure à Roger Vincent et à Aimée Pfanner, sont les plus difficiles à traverser de tout le trajet. Le naufrage de Savard en apporte la preuve. Ce raid démontre clairement que l'hydrocycle n'est pas un engin hauturier.
Le raid Paris-Londres, tourné au cauchemar, termina donc tristement à trois kilomètres de Douvres. Après tant de souffrances et périls, le résultat en est catastrophique. Savard, malgré son admirable courage et son énorme énergie, n'a essuyé que des échecs et il a même perdu sa Nautilette. Vincent est toujours recordman, et Harold Rigby reste le seul ayant réussi deux fois la traversée de la Manche en hydrocycle. Il fallait donc "corriger la fortune". Contre l'évidence, Savard se déclare 1er vainqueur (toutes catégories, bien sûr!) sans bateau convoyeur ainsi que recordman et met tout en œuvre pour en convaincre le public par une campagne de publicité. Il vendra des innombrables cartes postales avec sa photo et une liste actualisée de son palmarès (comparez l'article humoristique mais révélateur de Paris-Soir du 25/9/1930).

Voici une de ces cartes postales, écrite par Savard lui-même après 1948.

       carte postale écrit par René Savard       carte postale écrit par René Savard
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Le "raid" Paris-Brest (14/6/1931 – 14/7/1931)

René Savard, entraînement pour le raid Paris-Brest
 
À la différence du raid Paris-Londres, Paris-Brest fut annoncé comme une tournée de propagande pour la vulgarisation de l'hydrocycle. Le départ depuis le pont de Neuilly-sur-Seine est une nouvelle fois un spectacle médiatique. Le coup de pistolet est donné par Josephine Baker, que l'on voit conjointement avec Mlle. Henriette Prévost, Déesse de la ville de Rosny-sous-Bois, sur un hydrocycle tandem, probablement une Nautilette Austral (ci-dessous).
 
Josephine Baker sur un hydrocycle tandem Nautilette avec Henriette Prevost
 
Selon un article paru un an plus tard, Savard abandonna son exploit au Havre "sur les conseils d'un docteur", suite à l'effort qu'il dut produire "dans son record du monde des 24 heures sans entraîneur". (Le Cri du Peuple 6/8/1932).
Selon la publicité ci-dessous, ce record s'est produit au Havre les 13 et 14 juillet, un mois entier après son départ de Paris!
 
 
Évidemment, notre recordman a abandonné ce projet beaucoup plus tôt et, pour faire oublier cet échec, il a inventé une nouvelle épreuve: les 24 Heures (au Havre). Mais ce ne sont pas les 24 Heures du Mans ni le Bol d'Or. Ici, il n'y a qu'un seul participant, René Savard. Il n'y a donc qu'un seul recordman du monde possible (ajoutons: toutes catégories), René Savard, qui tourne en rond pendant 24 heures dans le bassin du port en parcourant la plus grande distance (la phrase reste nécessairement incomplète, parce que la logique propositionnelle exige le complément "de tous les compétiteurs"). En bref, c'était une farce digne du livre Guinness des records.
 
 
Décidément, après le raid Paris-Brest échoué, l'étoile de Savard commence à pâlir. Il réapparaît en février 1932 à Bayonne, où il fait des exhibitions avec sa Nautilette sur l'Adour et la Nive. Il franchit la barre de l'Adour (Le Journal du Pays Basque 10/2/1932). Une fois de plus, il n'était pas le premier, car cinq ans auparavant, un professeur de culture physique à Biarritz, M. Raucoules, avait franchi cet obstacle redouté par les marins (Paris-Soir 28/10/1927). Naturellement, c'est Savard qui réclame le "record de la traversée de la barre" (Le Journal du Pays Basque 10/2/1932) .
 
Entre-temps devenu représentant de commerce à cause du manque de "sponsors" ("l'hydrocycle ne nourrit pas son homme"), Savard utilise ses voyages commerciaux comme tournées de propagande de l'hydrocycle, et surtout, de ses propres exploits. À cette fin, il donne des conférences et montre son film dans les salles de cinéma des villes qu'il visite. Ici, dans la province, il nourrit sa propre légende, une légende qui fait de l'effet encore aujourd'hui. Citons comme une belle illustration l'interview que Savard a concedé aux journalistes de l'Express du Midi. (Vers le text intégral). Tous les ingrédients sont là: son manque de modestie et sa propension à l'auto-représentation ainsi qu'une vision bien particulière de l'invention de l'hydrocycle. Bien sûr, les noms d' Alfred Cuisinet et de l'Austral n'y figurent pas. La cerise sur le gâteau est la grave accusation que le sportsman lance contre l'équipage du bateau pilote nº 2 de Douvres, ces hommes donc qui lui ont sauvé la vie.
 
Conclusion
 
Du palmarès impressionnant que Savard s'attribuait, comme nous l'avons vu, seulement la première traversée de la Manche tient debout (la deuxième a échoué et une troisième, dont on entend parfois parler, n'a jamais eu lieu). Le fait que Vincent était plus rapide, bien qu'il ait dû réparer son gouvernail, était déjà suffisamment grave, mais "l'ombre de Gatier" (Paris-Soir 28/11/1930) pèse encore plus lourd. Car, dans une vraie compétition contre un cycliste routier et coureur de demi-fond, qui en plus était déjà âgé de 36 ans, Savard fut battu de plusieurs longueurs. Pendant le raid Paris-Londres échoué, il faisait néanmoins preuve d'une admirable endurance et d'un courage exceptionnel. C'est peut-être son plus grand exploit sportif.
Quant à son statut prétendu de pionnier de l'hydrocycle, c'est une pure invention. En réalité, Savard n'est arrivé qu'au moment où celui-ci poursuivait déjà son essor. Trop jeune aux temps des vrais pionniers qui donnaient, entre 1913 et 1920 environ, à cet engin sa forme définitive, Savard n'a pris aucune part dans l'invention et le développement de l'hydrocycle. Même constat pour sa prétention d'être constructeur d'hydrocycles. C'est à juste titre que Paris-Soir (25/9/1930) se moque de cette prétention en inventant "une heureuse nouvelle pour Savard, à savoir "une importante commande d'hydrocycles" de la part d'un "État sud-américain".
À partir de 1932, quand sa carrière sportive est plus ou moins finie, Savard se lance dans une campagne de propagande en faveur de l'hydrocycle utilitaire, apte à son avis surtout pour le sauvetage et pour des fins militaires. Il va de soi qu'une machine tellement frêle, dont le centre de gravité est très haut avec le cycliste monté et qui n'a pas de quille, n'a rien à faire en haute mer. Évident pour tout un chacun, c'est un engin pour le sport et le loisir, rien d'autre. Face à cette évidence, la campagne de Savard ne pouvait donc que prendre une allure sectaire et messianique qui n'a pas échappé aux contemporains attentifs ("l'apôtre de l'hydrocycle utilitaire", L'Ouest-Éclair 30/9/1932 et Le Cri du Peuple 6/8/1932). La couverture médiatique qui lui est portée baisse complètement à partir de 1934 car l'essentiel qui faisait tout le "phénomène Savard" n'est plus là: le mélange de sport et de show-business si habilement orchestré au profit d'une énorme propagande centrée sur sa propre personne.
 
 
Synopsis chronologique:
 
(an-mois-jour)
1920-10-15  Harold Ashton Rigby réussit la première traversée de la Manche sur hydrocycle en 10h 30m en direction Calais- Londres. (Le Petit Parisien 1920-10-16)
 
1921-9-10  Harold Ashton Rigby traverse la Manche pour la deuxième fois. Il bat son premier temps par une heure. (L'Ouest-Éclair 1921-9-14)
 
1927-8-29  Des démonstrations de Nautilettes ont lieu sur la Garonne à Toulouse. On annonce la traversée de la Manche sans indications plus précises. (Le Journal 1927-8-29)
 
1927-10-28 M Raucoules, professeur de culture physique à Biarritz, pédale pendant 1h 35m en plein Océan par mer agitée sur sa Nautilette. De plus, il franchit la barre de l'Adour, un obstacle que les marins redoutent. (Paris-Soir 1927-10-28).
N.d.A.: Sans doute il essaye sa Nautilette en vue de son voyage en Égypte et les démonstrations qu'il va faire sur le Nil devant la famille sultanienne l'année suivante.
 
M Raucoules fait une demonstration de sa Nautilette sur le Nil, 1928
 
Cinq ans plus tard, un "Record de la traversée de la barre" (Le Journal du Pays Basque 10/2/1932) figure entre les records prétendus de Savard.
 
1927-11-17  Savard traverse la Manche convoyé par le bateau de pêche "Le Poilu Nº 104" avec un opérateur de cinéma et des journalistes à bord..
Temps: 6h 15m: Petit Parisien 1927-11-18; La Presse 1927-11-19. 6h 6m: Le journal 1927-11-19
À un mille environ de Calais, il jette à la mer deux couronnes en l'honneur des aviateurs Charles Nungesser et François Coli, qui en mai de la même année avaient disparu dans l'Atlantique lors d'une tentative de traversée Paris-New York sans escale.
 
1927-11-18 Savard rentre à Calais par le paquebot "Empress". Il est réçu officiellement par le maire et ses adjoints (Le Journal 1927-11-19)
 
1927-11-27 Austral déclare que "la première bicyclette nautique qui ait traversée la Manche est une NAUTILETTE AUSTRAL (modèle Sport à 2800 fr)". On parle aussi d'un "exploit sans précédent".
Il se trait d'un article de publicité qui donne aussi une liste de nouveaux modèles de motos. (L'Humanité 1927-11-27)
N.d.A.: Les deux exploits de Rigby 1920 et 1921 tombent dans l'oubli!
 
1928-2-18 La traversée de la Manche est évoquée à l'audience des référés à Paris. Austral demande la mise sous séquestre de l'hydrocycle fourni à Savard afin de s'assurer que le nom de la marque y fut inscrit comme stipulé par contrat. (La Croix 1928-2-21)
N.d.A.: Outre le fait qu'Austral a fourni l'hydrocycle, on apprend que Savard dès son premier exploit a tenté d'abandonner le nom d'Austral et de diminuer le patronage de la firme en faveur de son auto-promotion.
 
1929-2-17 Savard a reçu un défi de Roger Vincent, qui a l'intention lui aussi de traverser la Manche. Conjointement avec Aimée Pfanner, Vincent donne une démonstration de son hydrocycle, dénommé "Le Rêve", à Saint-Cloud. (Le Populaire 1929-2-18)
 
1929-4-16 On voit Aimée Pfanner sur l'hydrocycle de Savard. Elle est arrivée à Calais pour tenter la traversée Calais-Douvres. Le Journal relate qu'elle serait accompagnée par Vincent et Savard, également sur hydrocycles. (Le Journal 1929-4-16)
N.d.A.: Elle sera accompagnée par les deux hommes en bateau.
 
1929-4-17 Roger Vincent traverse la Manche en 5h 57m. Il est convoyé par le bateau pêcheur Nº 137 de Calais. Pendant la traversée, Vincent doit réparer le câble rompu du gouvernail. Il a battu le record de Savard. (Le Matin 1929-4-18; Le Journal, même date) Selon d'autres journaux le temps était de 5h 37m. (L'Homme Libre 1929-4-18;The Argus 1929-4-20)
On annonce un match entre Vincent et Savard le 22/4/1929 (Le Journal)
 
1929-4-21 Austral déclare: "Comme Savard, lors de sa première traversée, R. Vincent pilotait, le 17 avril, une Nautilette Austral" (Le Journal 1929-4-21)
 
1929-5-4 Aimée Pfanner réussit la traversée de la Manche en hydrocycle en 9h 19m. C'était l'engin de R. Savard. À bord du bateau convoyeur se trouve Savard (L'Ouest-Éclair 1929-5-5; Le Journal, même date...)
 
1929-8-20 Le match Gatier - Savard en hydrocycle est disputé sur la Marne sur un parcours de 15 km: De Joinville-le-Pont à Bry et retour. Gatier remporte la victoire en 1h 12m. (Petit Parisien 1929-8-21)
 
1929-11-4 Savard et André Rolet, le champion de force, annoncent leur projet d'accomplir la traversée de Nice à la Corse en tandem. (Paris-Soir 1929-11-4)
N.d.A.: Ledit projet fut abandonné.
 
1930-2-25 On annonce que Mlle Pfanner a l'intention de renouveler sa traversée de la Manche cette année-là sur un hydrocycle d'une nouvelle construction. (L'Echo d'Alger 1930-2-25)
 
1930-4-16 Liquidation judiciaire: "Roger Vincent, hydrocycles, 28, rue de la Rochefoucauld, Boulogne-sur-Mer". (Le Matin 1930-4-16)
 
1930-4-16 Savard s'entraîne pour une nouvelle traversée de la Manche. Le 27/4/1930, il va rencontrer dans le Bassin de Bry l'Allemand Gundhart dans une course de 6 heures en circuit fermé. (Paris-Soir 1930-4-16)
 
1930-4-27 Match Savard - Gundhart à Bry-sur-Marne. Il y a aussi d'exhibitions sur tandem exécutées par Aimée Pfanner et Francine Ferrugia. (Petit Parisien 1930-4-28)
N.d.A.: On ne sait pas qui était le vainqueur.
 
1930-4-27 R. Vincent va tenter de traverser la Manche avec un nouvel appareil actionné par un moteur 6CV. Le journal l'appelle: "Le recordman de la traversée de la Manche en hydrocycle". (L'Ouest-Éclair 1930-4-27)
 
1930-7-5 Savard "le champion de la traversée de la Manche" participe à la fête au bénéfice des veuves et des orphelins de nouvellistes parisiens sur l'Isle Adam. (L'Homme Libre 1930-7-5)
À la fête participent aussi Miss Paris (Yvonne Taponnier), Aimée Pfanner et Pierrette Bouard, Mistinguett (Le Journal 1930-7-6)
N.d.A.: L'article dans Le Journal a été écrit apparemment par Austral. L'entreprise accentue plusieurs fois que les traversées de la Manche (Savard, Pfanner) ont été effectuées sur des Nautilettes Austral.
 
1930-7-13 Une grande fête nautique a lieu dans le bassin de Courbevoie-Asnières sous la présidence d'honneur de Mr Doumergue, président de la République. L'après-midi, une démonstration sur Nautilettes Austral par Savard, Pfanner et Bouard est programmée. (Le Journal 1930-7-10)
Un article lancé par Austral (Paris-Soir 1930-7-15) parle d'un défilé de 32 Nautilettes, précédées de Savard, Pfanner et Bouard devant la tribune d'honneur. Après de longues ovations, les jeunes femmes reçoivent des gerbes de fleurs des mains même d'un ministre. L'article détaille que Savard a effectué sa première traversée de la Manche sur "une Nautilette avec laquelle il se propose de renouveler prochainement cet exploit".
N.d.A.: L'article se réfère au raid Paris-Londres en août. Quelques journaux parlent d'un raid Paris-Douvres et même d'un voyage retour. Dans les premiers articles, il y a apparemment une confusion concernant le but de cet exploit.
 
1930-8-9 Savard appareille de la jetée de Courbevoie pour se rendre au Havre, puis à Calais, Douvres, Londres. L'engin est équipé de flotteurs pour eaux continentales, mais au Havre "on changera les flotteurs ainsi que l'arbre d'hélice, qui devra être plus long afin de ne jamais tourner à vide entre les vagues". (Le Figaro 1930-8-9) Mlle Mistinguett donne le départ. Savard espère "battre son précédent record" (Le Journal 1930-8-9)  ... et non le record de Vincent! (N.d.A.)
 
1930-9-2 Après un séjour de quelques jours, Savard quitte Le Havre pour entreprendre la seconde partie de son raid Paris-Londres. Il change les flotteurs. (Paris-Soir 1930-9-3). Il se dirige, longeant la côte, vers Etretat. Des escales sont programmées à Fécamp, Dieppe, Paris-Plage, Boulogne et Calais. (Le Petit Parisien 1930-9-3)
 
1930-9-11 Malgré le mauvais temps, Savard quitte le Tréport. Il se trouve en difficultés dans la baie de la Somme. La nuit venue, il est devant Berck. Complètement épuisé il est sauvé par les pêcheurs M et Mme Kriek. (Le Petit Parisien 1930-9-13; Le Journal; Le Matin même date)
 
1930-9-18 Savard part de Boulogne par Calais afin de poursuivre son raid. (L'Ouest-Éclair 1930-9-18) À hauteur d'Ambleteuse, vers 15:15 h, la Nautilette chavire et Savard est recueilli complètement épuisé par des pêcheurs. (Annales du Sauvetage Maritime 1930-9-18)
"De l'avis même des gens de mer éprouvés, c'était une folie que tenter de braver les éléments qui (...) étaient déchaînés" (L'Echo d'Alger 1930-9-20)
N.d.A.: 1er naufrage
 
1930-10-3 À partir du 3 octobre, Savard attend un temps favorable pour tenter sa nouvelle traversée de la Manche (L'Ouest-Éclair 1930-11-6)
N.d.A.: Il poursuit toujours le raid commencé le 9 août.
 
1930-11-5 Savard quitte Calais en hydrocycle pour traverser la Manche sans bateau convoyeur. Il a un pistolet lance-fusée à bord pour signaler sa marche et demander éventuellement des secours.  (L'Ouest-Éclair 1930-11-6)
Savard doit abandonner à trois kilomètres de Douvres. Il lance des signaux de détresse et est recueilli par le bateau pilote de Douvres. L'hydrocycle est prise en remorque, mais la machine se brise et part à la dérive. (Le Figaro 1930-11-7; La Croix même date)
N.d.A.: 2e naufrage. Toutefois, il s'autoproclame Recordman de la traversée de la Manche. Son temps - 4h 37m - entre dans l'histoire comme record du monde, grâce à la légende des innombrables cartes postales qu'il avait publié, et grâce à un tabloïd (Détective 128, 9 avril 1931) qui échange l'échec contre une histoire farfelue.
 
1930-11-28 Savard annonce l'intention de "participer avec son engin modifié, à la capture de la morue sur les bancs de Terre-Neuve". (Paris-Soir 1930-11-28)
 
1931, mars Lors de l'inondation de Bry-sur-Marne, l'hydrocycle joue un rôle utilitaire, selon un exposé de Savard en 1934. (Bulletin Meusien 1934-2-17)
 
1931-6-13 Savard annonce "une tournée de propagande sur le parcours de Paris à Brest par Le Havre et la côte pour la vulgarisation de cet engin sportif pouvant être employé comme appareil de sauvetage." Étapes: Rouen, Le Havre, Deauville, Cabourg, Caen, Cherbourg, Granville, St-Malo, Dinard, St-Brieuc, Brest. (L'Ouest-Éclair 1931-6-13)
 
1931-6-14 Josephine Baker donne le départ du raid Paris-Brest au pont de Neuilly-sur-Seine.
 
1931-7-13 et 14 Le Havre: "Les 24 heures sans entraîneur". (source: les textes sur des cartes postales). Savard abandonne son exploit Paris-Brest au Havre "sur les conseils d'un docteur", suite à l'effort qu'il dut produire "dans son record du monde des 24 heures sans entraîneur". (Le Cri du Peuple 1932-8-6)
N.d.A.: C'est-à-dire Savard invente un nouveau concours - les 24 heures en hydrocycle - et s'autoproclame vainqueur. De cette manière, il fait oublier son échec
 
1932-2-10 À Bayonne, Savard fait des exhibitions avec sa Nautilette sur l'Adour et la Nive. Il franchit la barre de l'Adour. (Le Journal du Pays Basque 1932-2-10)
N.d.A.: L'article emploie le nom "Nautilette".
 
 
Pendant l'été et l'automne de l'année 1932, Savard  fait une tournée de propagande pour propager l'hydrocycle et ses propres exploits. Dans des salles de cinéma, il fait projeter son film, tourné pendant la première traversée de la Manche en 1927. La présentation est toujours accompagnée d'une causerie, pendant laquelle il explique l'utilité de l'hydrocycle pour les sports, la pêche, le sauvetage et même militaire. Il vend aussi des cartes photos auxquelles sont attachés des bons qui donnent droit "à un essai ou à la participation des courses pour les éliminatoires" (ci-dessus).
Les étapes connues sont: Caen, Rennes, Lorient, Brest, Saint-Malo, Nantes, Saint-Nazaire.
À Brest, Savard insiste qu'il ne soit pas subventionné par personne pour propager cet appareil. Le journal l'appelle "l'apôtre de l'hydrocycle" (Le Cri du Peuple 1932-8-6)
À Saint-Nazaire il souligne l'utilité de l'hydrocycle comme véhicule de sauvetage d'une manière assez drastique. (L'Ouest-Éclair 1932-9-30)
 
En 1934 Savard fait encore une fois une tournée de propagande.
À Verdun, il est appelé "le héros de la traversée de la Manche en hydrocycle" et "inventeur et constructeur de l'hydrocycle". Il est maintenant représentant de commerce, parce que "l'hydrocycle ne nourrit pas son homme". Il ne tire "aucun profit de cette propagande d'intérêt national et utilitaire". (Bulletin Meusien 1934-2-17)
Selon une carte postale il est "Représentant du Consortium de Grandes Marques de Champagne et Mousseux d'Epernay, 45, rue Claude Bernard, Paris 5."
 
1935-4-24 Savard annonce un nouveau raid: Paris par la Seine - canal de Bourgogne - la Saône - le Rhône - la Méditerranée - Marseille - Nice (Le Petit Parisien 1935-4-25)
 
1954-11-19 Une course internationale d'hydrocycles sur la Manche serait organisée en mai prochain (1955) par Savard. (The Age 1954-11-19)
 
1954-11-28 La presse espagnole annonce que le cycliste Müller va participer à la course entre Calais et Douvres sur un nouveau modèle d'hydrocycle construit par Savard. (ABC 1954-11-28). À vrai dire, l'engin qu'on voit sur les photos ne se différencie pas d'une Nautilette Austral.
 
Müller sur une Nautilette 1954
 
Heinz Müller sur l'hydrocycle en 1954

Le champion cycliste Heinz Müller sur une Nautilette en 1954.
Photo de presse.
 

                                                                                                                                                                         


Chapitre créé le 25 janvier 2014
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